11 mai 2008
Blois, entre image et mot
« De toutes les villes, Blois est l’une de celles qui entretiennent avec la littérature les liens les plus profonds. Non que beaucoup d’autres n’aient eu ce privilège d’inspirer des auteurs célèbres, mais Blois s’est construite autant de pierres que de mots. La ville a sans cesse couru après son image. »
Michel Melot, dans sa Préface à l’ouvrage de Bruno Guignard, Blois au fil de la plume, Éditions Hesse, 1999, p. 8.
23 janvier 2008
A l'écoute de femmes et forêts
« D’ailleurs il lui semblait qu’il existait entre la femme et la forêt une parenté étrange et inexplicable, comme si l’une eût été l’écrin de l’autre. Maintes fois elle avait remarqué combien l’homme qui aimait et écoutait la forêt aimait aussi et écoutait les femmes — non quand elles bavardaient mais quand elles se taisaient, se bornant à être et à prononcer ces vibrantes paroles de silence qui sont le langage mystérieux de l’âme. Il en allait de même pour la forêt : elle n’était jamais si éloquente que dans ces instants où, silencieuse, nul vent n’agitait son feuillage. Alors montaient des profondeurs, des racines jusqu’aux faîtes des arbres, ces pensées d’abîmes qui ne sont qu’éloges de la lumière et nostalgie d’un ancien rayonnement. Elle n’avait pas été effrayée par la grande forêt ombreuse qui bordait le pays de son enfance et qu’elle avait toujours juré d’explorer. Elle était sa contrée promise, une dépendance oubliée d’elle-même et qu’à l’âge adulte il fallait reconquérir. »
Christian Charrière, La forêt d’Iscambe
(Points Fantasy, 2007, p. 448-449)
23 décembre 2007
Mort de Julien Gracq
« Ce que je souhaite d’un critique littéraire — et il ne me le donne qu’assez rarement — c’est qu’il me dise à propos d’un livre, mieux que je ne pourrais le faire moi-même, d’où vient que la lecture m’en dispense un plaisir qui ne se prête à aucune substitution. Vous ne me parlez que de ce qui ne lui est pas exclusif, et ce qu’il a d’exclusif est tout ce qui compte pour moi. Un livre qui m’a séduit est comme une femme qui me fait tomber sous le charme : au diable ses ancêtres, son lieu de naissance, son milieu, ses relations, son éducation, ses amies d’enfance ! Ce que j’attends seulement de votre entretien critique, c’est l’inflexion de voix juste qui me fera sentir que vous êtes amoureux, et amoureux de la même manière que moi : je n’ai besoin que de la confirmation et de l’orgueil que procure à l’amoureux l’amour parallèle et lucide d’un tiers bien disant. Et quant à l’« apport » du livre à la littérature, à l’enrichissement qu’il est censé m’apporter, sachez que j’épouse même sans dot.
Quelle bouffonnerie, au fond, et quelle imposture, que le métier de critique : un expert en objets aimés ! Car après tout, si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales, et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe. »
Julien Gracq, En lisant, en écrivant
(Paris, Librairie José Corti, 1980, 2004, p. 178-179)
18 novembre 2007
Au pli du toit
« C’est la proposition la plus connue de Leibniz : chaque âme ou sujet (monade) est entièrement fermé, sans porte ni fenêtres, et contient le monde entier dans son fond très sombre, tout en éclairant une petite portion de ce monde, portion variable pour chacun. Le monde est donc plié dans chaque âme, mais différemment, puisqu’il y a un petit côté du pli qui est éclairé. À première vue, c’est une conception très bizarre. Mais, comme toujours en philosophie, c’est une situation concrète. J’essaie de montrer comment c’est le cas dans l’architecture baroque, dans l’« intérieur » baroque, dans la lumière baroque. »
Gilles Deleuze, Pourparlers, IV, « Sur Leibniz »
(Paris, Les Éditions de Minuit, 1990,2003, p. 214-215)
11 octobre 2007
L'écume du rire
« C’est ainsi que des vagues luttent sans trêve à la surface de la mer, tandis que les couches inférieures observent une paix profonde. Les vagues s’entrechoquent, se contrarient, cherchent leur équilibre. Une écume blanche, légère et gaie, en suit les contours changeants. Parfois le flot qui fuit abandonne un peu de cette écume sur le sable de la grève. L’enfant qui joue près de là vient en ramasser une poignée, et s’étonne, l’instant d’après, de n’avoir plus dans le creux de la main que quelques gouttes d’eau, mais d’une eau bien plus salée, bien plus amère encore que celle de la vague qui l’apporta.
Le rire naît ainsi que cette écume. Il signale, à l’extérieur de la vie sociale, les révoltes superficielles. Il dessine instantanément la forme mobile de ces ébranlements. Il est, lui aussi, une mousse à base de sel. Comme la mousse, il pétille. C’est de la gaîté. Le philosophe qui en ramasse pour en goûter y trouvera d’ailleurs quelquefois, pour une petite quantité de matière, une certaine dose d’amertume. »
Bergson, Le rire, chap. III, § 5
(Paris, PUF, « Quadrige Grands textes », 1940, 2007,
éd. critique de F. Worms, p. 152-153)
Ce matin-là, la mer se riait des traces de l’agitation humaine...
29 juin 2007
« Qu’est-ce qu’un bidule ? »
« Qu’est-ce qu’un bidule ? C’est une entité qui n’a pas de nom, pas de fonction, et pas vraiment d’intérêt non plus. Quelque chose d’indéfinissable qui palpite vaguement dans un angle du décor. Le bidule grouille, mais sans croître. Le bidule se déplace, mais sans direction. Le bidule agit, mais sans objet ni résultat. Le bidule n’existe qu’au coin de l’œil et de la conscience. Le bidule, c’est, sous une forme étroite, délimitée, mais indécise, la présence. Ce qui se dérobe toujours à notre attention, et ne la suscite même pas. La menue monnaie de la présence, l’inaudible marmottement, dans le creux de l’oreille, de ce qui est là. Lorsqu’on tente d’observer la présence, ou de l’écouter, bien attentivement, on ne voit rien, on n’entend rien. Mais, une autre fois, elle vous sautera aux yeux, les objets les plus familiers prendront un air menaçant ou saugrenu, incompréhensible.
Il y a quelque chose plutôt que rien. D’habitude, nous ne prêtons pas attention à cette évidence incroyable. Si nous nous y arrêtons, alors tout devient monstrueux. Puis cette monstruosité se détourne de nous, se fond à nouveau dans le décor. La réalité est cette supercorde qui vibre entre les pôles de l’insignifiant et de l’inouï. Elle est constituée de particules insolites : de bidules. Les mouches des Songes sont-elles de microparticules vues en gros plan ? Représenter le bidule ne pourrait en tout cas se faire que sous cette forme, une étrangeté dépourvue de sens et d’importance. »
Pierre Jourde, Portrait des mouches. Sur les Songes drolatiques de Pantagruel
(Apt, L’Archange Minotaure, 2007, p. 46-48)
C’est un travail admirable qu’a effectué Pierre Jourde dans son édition des Songes drolatiques de Pantagruel : ses pages sur les monstres sont parmi les plus justes que j’ai pu lire.
(fig. CI, LXXIV, CXII, XXIII)
Il me faudra y revenir plus en détail, mais ce passage sur le bidule offre déjà une réflexion remarquable sur le rapport au réel.
15 juin 2007
Nue de rêve
« (...) La raison dit : « Vague fumée,
Où l’on croit voir ce qu’on rêva,
Ombre au gré du vent déformée,
Bulle qui crève et qui s’en va ! »
Le sentiment répond : « Qu’importe !
Qu’est-ce après tout que la beauté,
Spectre charmant qu’un souffle emporte
Et qui n’est rien, ayant été !
« À l’Idéal ouvre ton âme ;
Mets dans ton cœur beaucoup de ciel,
Aime une nue, aime une femme,
Mais aime ! — C’est l’essentiel ! » »
Théophile Gautier, Émaux et Camées, « La Nue »
(NRF, Poésie/Gallimard, 1981, 2003, p. 136
14 juin 2007
La forêt perdue
« Où serait le repos ? Existe-t-il une forêt où il t’attendrait ? Il faudrait descendre loin, par des chemins de plus en plus perdus, là où personne ne pourrait te suivre. Au plus profond, tu trouverais une fontaine obscure. Elle coulerait entre les bras de pierre d’une déesse au visage rongé. Si effacé, si ténébreux, avec son sourire aux limites du visible, que la trace en lui de ce qui pourrait encore engendrer l’effroi se perdrait dans la compassion. Tu boirais cette eau glacée, entre ses bras repliés, et tu t’étendrais sur la mousse, dans la pénombre ancienne recueillie entre les arbres. Tu oublierais tout ce qui ne serait pas ce moment, le murmure de l’eau, l’image du sourire persistant.
Il n’existe plus de forêts, de noirceur ni de chemins perdus. On abandonne des boîtes de soda et de vieux mouchoirs sur la poitrine des déesses inconnues. Rien qui ne soit parcouru, épuisé, et les derniers lambeaux de repos ont été arrachés depuis longtemps aux dernières profondeurs »
Pierre Jourde, Festins secrets
(L’Esprit des péninsules, 2005, p. 107)
02 juin 2007
Se forger le regard
« L’ordre des choses plus proches est encore plus caché, surtout pour le spectateur oisif, qui ne trouve souvent occasion, dans la vue des choses, qu’à poursuivre des rêveries diffuses, inconsistantes, et bientôt perdues dans un cercle de discours mécaniques. C’est pourquoi, faute d’une longue éducation reçue des poètes et des peintres, le spectacle de l’univers arrive rarement à nous délivrer de cette agitation stérile qui est la cause ordinaire de l’ennui. »
Alain, Système des beaux-arts, I, 6
20 avril 2007
La maison de Mr Rat
« Tandis [que Mr Taupe] était assis sur l’herbe, il aperçut sur la rive opposée un trou sombre, juste au-dessus du niveau de l’eau et il se surprit à rêver au douillet abri que cela pourrait faire pour un animal aux goûts simples comme les siens et sachant apprécier un coquet pied-à-terre au bord de l’eau, à l’abri des inondations et qui plus est loin du bruit et de la poussière. »
K. Grahame, Le Vent dans les saules, chap. I
(éd. Phébus, 2006, trad. fr. de G. Joulié, p. 23)













