Le Bois de Dendropogon

Le Bois de Dendropogon, écho de Fangorn chez Tolkien, est un lieu de lentes rêveries.

25 août 2007

« Heureux qui comme Ulysse »

Sur l’autoroute du retour des vacances en Auvergne, j’ai découvert ce morceau de Ridan, qui correspondait bien à la situation et qui m’est resté en tête depuis…

Cette chanson de Ridan reprend le célèbre sonnet des Regrets (XXXI) de Du Bellay, « Heureux qui comme Ulysse » — dont Brassens s’était déjà brièvement inspiré pour la B.O. du film éponyme avec Fernandel.

J’ai lu ici que Du Bellay s’était lui-même appuyé sur la structure d’un vers des Epodes (II, 1) d’Horace, devenu une locution traditionnelle :

« Beatus ille qui procul negotiis (…) »

(« Heureux celui qui, loin des affaires (…) »)

Cette construction se retrouve par ailleurs dans la Vulgate, traduction latine de la Bible :

« Beatus homo qui invenit sapientiam » (Pr 3, 13)

(« Heureux l’homme qui a trouvé la sagesse »)

Reste à savoir si la structure de cette traduction par Jérôme du Livre des Proverbes (présente également dans les Béatitudes) est marquée par l’influence d’Horace ou si elle était déjà présente dans le texte hébreu d’origine…

En tout cas, je ne m’attendais pas à ce que cette chanson de Ridan me conduise jusque là ;-)

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28 octobre 2006

Un seul livre et plusieurs lectures

« La vie et les rêves sont les feuillets d’un livre unique ; la lecture suivie de ces pages est ce qu’on nomme la vie réelle ; mais quand le temps accoutumé de la lecture (le jour) est passé et qu’est venue l’heure du repos, nous continuons à feuilleter négligemment le livre, l’ouvrant au hasard à tel ou tel endroit et tombant tantôt sur une page déjà lue, tantôt sur une que nous ne connaissions pas ; mais c’est toujours dans le même livre que nous lisons. »

2006_1028MVR0001Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation,
Livre I, § 5
(Paris, P.U.F., 1966, 1998, trad. fr. par A. Burdeau,
éd. revue par R. Roos, p. 43)

« Des choses qui suivirent je ne puis dire si elles furent ce que les hommes appellent réelles ou ce qu’ils appellent rêve. Mais voici ce que je peux dire : la seule différence, c’est que nous appelons « réel », ce que beaucoup voient et « rêve » ce qui n’est vu que par un seul. Mais les choses que beaucoup voient peuvent n’avoir en elles ni saveur ni importance, et les choses qui ne sont montrées qu’à un seul peuvent être des flèches ou des cataractes de vérité, jaillies des profondeurs mêmes de la vérité. »

C.S. Lewis, Un visage pour l’éternité, IIème partie, chap. 2
(Lausanne, Éditions L’Âge d’Homme, 1995,
trad. fr. de M. et D. Le Péchoux, p. 186-187)

L’art en général et la littérature en particulier offrent la possibilité de porter à l’universalité la lecture singulière du rêveur.

Autrement dit, la littérature est la voie pour apprendre à lire la vie même dans sa continuité, qu’il s’agisse de l’apertio libri du rêve ou de la lecture quotidienne de la journée.

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18 octobre 2006

La cathédrale sylvestre

            « Quand on entre dans l’intérieur d’une cathédrale du moyen-âge, cette vue fait moins songer à la solidité des piliers qui supportent l’édifice, à leur rapport mécanique avec la voûte qui repose sur eux, qu’aux sombres arcades d’une forêt dont les arbres rapprochés entrelacent leurs rameaux. (...) En d’autres termes, [la destination des piliers], de supporter la voûte qui, en effet, s’appuie sur eux, n’est pas expressément manifestée et représentée en soi. On dirait qu’ils ne supportent rien ; de même que, dans l’arbre, les branches ne paraissent pas supportées par le tronc, mais, dans leur forme de légère courbure, semblent une continuation de la tige, et forment, avec les rameaux d’un autre arbre, une voûte de feuillage. Une pareille voûte, qui jette l’âme dans le recueillement, cette mystérieuse horreur des bois qui porte à la méditation, la cathédrale les reproduit par ses sombres murailles, et, au-dessous, par la forêt de piliers et de colonnettes qui se déploient librement et se rejoignent au sommet. Cependant, on ne doit pas, pour cela, dire que l’architecture gothique a pris les arbres et les forêts pour premier modèle de ses formes. »

Hegel, Esthétique, IIIème partie, chap. III, § 2, b, ββ (trad. Bénard)

2006_1008Chambord0188

            « Sylvebarbe souleva les deux grands récipients, qu’il plaça sur la table. Ils paraissaient être remplis d’eau ; mais il tint les mains au-dessus, et ils commencèrent aussitôt à rayonner l’un d’une lumière dorée et l’autre d’une riche lumière verte ; et le mélange des deux éclaira la baie comme si le soleil d’été brillait au travers d’une voûte de jeunes feuilles. Se retournant, les Hobbits virent que les arbres de la cour avaient aussi commencé à luire, faiblement au début, puis de plus en plus fort, jusqu’à ce que chaque feuille fût bordée de lumière : certaines étaient vertes, d’autres dorées, d’autres encore rouges comme du cuivre ; tandis que les troncs semblaient être des piliers de pierre lumineuse. »

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, III, 4
(éd. du Centenaire, p. 509)

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28 septembre 2006

Disposer de la lecture

Autre allure pour lire (du moins en apparence) : c’est Montaigne, « à sauts et à gambades ».

« (...) le malade n’est pas à plaindre qui a la guérison en sa manche. En l’expérience et usage de cette sentence, qui est très véritable, consiste tout le fruit que je tire des livre. Je ne m’en sers, en effet, quasi non plus que ceux qui ne les connaissent point. J’en jouis, comme les avaricieux des trésors, pour savoir que j’en jouirai quand il me plaira : mon âme se rassasie et contente de ce droit de possession. Je ne voyage sans livres ni en paix ni en guerre. Toutefois il se passera plusieurs jours, et des mois, sans que je les emploie : ce sera tantôt, fais-je, ou demain, ou quand il me plaira. Le temps court et s’en va, cependant, sans me blesser. Car il ne se peut dire combien je me repose et séjourne en cette considération, qu’ils sont à mon côté pour me donner du plaisir à mon heure, et à reconnaître combien ils portent de secours à ma vie. C’est la meilleure munition que j’aie trouvée à cet humain voyage, et plains extrêmement les hommes d’entendement qui l’ont à dire [i.e. à qui elle manque]. J’accepte plutôt toute autre sorte d’amusement, pour léger qu’il soit, d’autant que celui-ci ne me peut faillir. »

Montaigne, Essais, III, 3 « De trois commerces »
(PUF/Quadrige, Villey-Saulnier, p. 827-828)

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26 septembre 2006

Faire œuvre de lecture

Le passage de Bachelard que je citais hier s’ouvre sur un principe de lecture, à la fois enthousiasmant et pressant par la force qu’il réclame :

            « Que nous conseille l’attitude phénoménologique ? Elle nous demande d’instituer en nous un orgueil de lecture qui nous donnerait l’illusion de participer au travail même du créateur de livre. Une telle attitude ne peut guère se prendre en première lecture. La première lecture garde trop de passivité. Le lecteur y est encore un peu un enfant, un enfant que la lecture distrait. Mais tout bon livre à peine achevé doit être immédiatement relu. Après l’esquisse qu’est la première lecture, vient l’œuvre de lecture. Il faut alors connaître le problème de l’auteur. La lecture seconde, troisième..., nous apprend peu à peu la solution de ce problème. Insensiblement, nous nous donnons l’illusion que problème et solution sont les nôtres. Cette nuance psychologique : « Nous aurions dû écrire cela », nous pose phénoménologue de la lecture. Tant que nous n’accédons pas à cette nuance, nous restons psychologue ou psychanalyste. »

Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, chap. I, § 5
(Paris, PUF, Quadrige, 2001, p. 38)

Cet orgueil n’est pas incompatible avec l’humilité du lecteur face aux grands textes qui le convoquent, où l’on doit — comme le dit C.S. Lewis — s’abandonner soi-même pour mieux les recevoir.

Cet abandon, en effet, n’est pas passif : il permet d’entrer dans l’œuvre, dépouillé de ses préjugés, pour en saisir la saveur.

Il s’agit donc ensuite de jouer le jeu de la création, en pleine responsabilité.

Ce principe de lecture en appelle bien d’autres, et l’on pourrait citer un grand nombre d’extraits de l’Expérience de critique littéraire de C.S. Lewis.

Je m’en tiendrais à un seul :

            « (...) ceux qui lisent de grandes œuvres, les liront dix, vingt ou trente fois au cours de leur existence. »

C.S. Lewis, Expérience de critique littéraire, chap. I
(Paris, Gallimard, NRF, trad. fr. de J. Autret, 1965, p. 9)

J’en suis loin, pour la plupart.

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25 septembre 2006

Forêt de caves

L’image de la chambre secrète au cœur de la forêt-labyrinthe peut se démultiplier pour donner lieu à un labyrinthe de caves :

« Si la maison du rêveur est située dans la ville, il n’est pas rare que le rêve est de dominer, par la profondeur, les caves environnantes. Sa demeure veut les souterrains des châteaux-forts de la légende où de mystérieux chemins faisaient communiquer par-dessous toute enceinte, tout rempart, tout fossé, le centre du château avec la forêt lointaine. Quelle puissance pour une simple maison d’être bâtie sur une touffe de souterrains ! »

Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, chap. I, § 5
(Paris, PUF, Quadrige, 2001, p. 37)

Les caves-labyrinthes forment un réseau inextricable de galeries, comme autant de racines à la fois creuses et creusantes. On a alors affaire à une végétation susceptible de s’étendre indéfiniment sous terre.

Mais l’image peut s’inverser : la forêt de caves sous la maison laisse alors la place à la maison de caves sous la forêt.

La demeure de Mr Blaireau, dans Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame, en offre un bel aperçu.

« (...) Mr Blaireau alluma une lanterne et fit signe à Mr Taupe de le suivre. Après avoir traversé le vestibule, ils s’engagèrent le long d’un grand couloir (...). Un autre passage coupait le couloir à angle droit, et menait à un autre, qui offrait le même spectacle. Tous ces volumes, tout cet espace, toutes ces ramifications, Mr Taupe n’en croyait pas ses yeux. Au bout de ces sombres corridors, il y avait, pour les chambres à provisions, des voûtes en maçonnerie avec des piliers, des arches et un dallage. »

K. Grahame, Le Vent dans les saules, chap. IV
(éd. Phébus, 2006, trad. fr. de G. Joulié, p. 73)

Mr Blaireau habite un immense réseau de chambres et de galeries sous la Forêt sauvage, où il offre l’hospitalité à ses amis égarés.

Or, l’inversion de l’image ne se contente pas d’être architecturale : elle en modifie le rêve. Il ne s’agit plus d’un rêve de domination, mais de retraite. La maison de caves tourne le dos au pouvoir, ou plutôt a pour seul pouvoir d’échapper aux pouvoirs indésirables.

« On ne trouve ailleurs que sous terre la paix, la sécurité et la tranquillité. Et si l’on se sent à l’étroit et qu’on veuille étendre son territoire, eh bien, il suffit de creuser et de racler et hop, le tour est joué. » (Ibid., p. 72)

Cette fois-ci, les caves-labyrinthes sont un refuge. Le monde de la surface est celui du pouvoir, où l’on s’affaire sans cesse.

La force de Grahame est d’avoir poursuivi la torsion de l’image sur elle-même : la Forêt sauvage a poussé sur l’emplacement d’une ancienne ville.

« Il y a très longtemps, à l’endroit où la Forêt sauvage ondoie au vent, avant même qu’elle ait pris racine et commencé de croître pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui, s’étendait une ville — une ville pleine de gens. (...) C’étaient des gens riches et puissants et de grands constructeurs. Ils bâtissaient solidement, car ils s’imaginaient que leur cité durerait à jamais » (Ibid., p. 74).

On retrouve l’image première du rêve de domination urbaine par le truchement des caves.

Pourquoi ces hommes puissants sont-ils partis ?, Mr Blaireau n’en sait rien — comme la plupart des animaux, les affaires humaines l’intéressent peu.

Mais il connaît la suite de l’histoire :

« Cela se dégrada peu à peu jusqu’à ce que tout fût en ruine, puis les ruines elles-mêmes disparurent. Ensuite la tendance se renversa, tout se remit à croître. Les graines se changèrent en arbrisseaux et les arbrisseaux devinrent des arbres, les arbres formèrent une forêt, et les ronces et les fougères rampantes envahirent tout. (...) La Forêt sauvage est très peuplée à présent » (Ibid., p. 74-75).

Ainsi la maison de caves souterraines de Mr Blaireau était-elle jadis une ville, désormais ensevelie sous la Forêt. C’est la vengeance de la Nature, tellement habituée à subir le contraire : la Forêt a repris le dessus sur la Ville, dans tous les sens du terme.

Ce jeu de miroirs ne s’achève pas là non plus, car les saisons s’en mêlent. En effet, Mr Rat et Mr Taupe ont trouvé refuge chez Blaireau en plein hiver, alors que la tempête de neige menaçait.

Le lendemain matin, Mr Loutre, parti à leur recherche, leur décrit le paysage à la surface :

« (...) je suis venu directement à travers la Forêt sauvage et sous la neige. (...) À mesure qu’on s’enfonçait dans le silence, on entendait de temps en temps des masses de neige dégringoler des branches, et soudain patatras ! Pendant la nuit la neige avait creusé des cavernes, fait pousser, comme surgissant de nulle part, des châteaux, des ponts, des terrasses et des remparts. » (Ibid., p. 70)

Revient, presque littéralement, le rêve de domination des caves décrit par Bachelard ; mais, cette fois-ci, il se déploie au cœur de la Forêt sauvage, fantôme de ville à la puissance mystérieuse. Elle reconstitue ses propres caves de pouvoir, étant donné que les caves souterraines ont été neutralisées par la retraite de Mr Blaireau, où il hiberne.

Mais c’est ce dernier qui conserve, en définitive, le pouvoir d’aller où il veut, à sa guise :

« Mes corridors vont encore plus loin que vous ne pensez et j’ai mes sorties privées jusqu’à la lisière du bois, mais je ne tiens pas à ce que tout le monde le sache » (Ibid., p. 76).

Il a la capacité de contrecarrer les caves-labyrinthes de neige de la Forêt grâce à son propre réseau de caves souterraines.

Même si son indépendance forcenée le fait fuir toute domination (qu’elle soit subie ou exercée), ce cher Mr Blaireau n’échappe donc pas à la séduction qu’offre le pouvoir du secret.

Bachelard et Grahame, à leur manière, ont fait de la cave le cœur de la forêt-labyrinthe, qui s’étage autant qu’elle s’étend.

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21 septembre 2006

Forêt-labyrinthe

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« La pente secrète [des] avenues [de la forêt] ramène d’elle-même malignement vers la touffeur du hallier central : forêt labyrinthe, à la voirie trompeuse et non innnervée, qui semble machinée tout entière autour d’une chambre secrète : quiconque fait l’expérience de se laisser aller en aveugle au hasard des allées se retrouve naturellement empelotonné dans le cocon de la forêt-piège, et, s’il ne dispose d’un plan et d’un boussole, ne saurait s’en extraire à moins de cailloux du Petit Poucet. »

Julien Gracq, Carnets du grand chemin
(Paris, Librairie José Corti, 1992, p. 82-83)

Et encore, le Petit Poucet n’a pas de méthode, car il est sans scrupules, c’est bien connu... ;-)

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En tout cas, cette forêt-labyrinthe nous conduit tout droit (si l’on peut dire) au Tournesaules :

            « Au début, le choix leur parut bon : ils allaient à un train assez rapide, quoique à chaque fois qu’ils apercevaient le soleil dans une percée il leur semblât inexplcablement avoir tourné vers l’est. Mais au bout d’un moment, les arbres commencèrent à se resserrer, juste à l’endroit où ils avaient paru, à distance, être plus clairsemés et moins enchevêtrés. Puis, de profonds replis de terrain se découvrirent à l’improviste, comme les ornières d’immenses roues de géants ou de larges fossés et des routes affaissées, depuis longtemps hors d’usage et obstruées de ronces. Ces replis s’étendaient pour la plupart en travers de leur ligne de marche et ils ne pouvaient les franchir qu’en jouant des pieds et des mains pour descendre et en ressortir, ce qui était incommode et difficile avec les poneys. À chaque descente, ils trouvaient le creux rempli d’épais buissons et de broussailles entremêlées qui, de curieuse façon, refusaient de céder à droite ; et ceux-ci devaient parcourir une certaine distance dans le fond avant de trouver un moyen de remonter de l’autre côté. Chaque fois qu’ils avaient escaladé la pente, les arbres paraissaient plus profonds et plus sombres ; et toujours sur la gauche et vers le haut il était des plus difficiles de trouver un chemin : ils étaient contraints d’aller vers la droite et de descendre. »

J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, I, 6
(éd. du Centenaire, p. 135-136)

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