Le Bois de Dendropogon

Le Bois de Dendropogon, écho de Fangorn chez Tolkien, est un lieu de lentes rêveries.

09 février 2008

La forêt du désordre

À l’image de son occupant — ou est-ce l’inverse ? peu importe —, mon bureau se voit envahir, au fil des semaines de travail, d’une végétation interne qui finit par en recouvrir la moindre surface.

La forêt du désordre est une lente increscence.

Lorsque les résolutions de début de vacances l’attaquent épisodiquement à la racine, elle sourit en secret, confiante dans les habitudes entiques du lieu.

La colonisation a toujours pour origine les rayons des bibliothèques : ils étendent leurs branches jusqu’au sol pour élever de nouveaux troncs de livres.

Le papier doit sans doute posséder une mémoire intime pour retourner ainsi à l’arbre qui l’a fait naître.

Parfois, une pile, plus fragile ou plus utilisée que ses voisines, chancelle et se ramifie en quelques surgeons, vite recouverts de feuilles diverses.

Extraits de cours cent fois remodelés, fragments d’enveloppes promus en bloc-notes, fâcheuses factures encore closes, tout s’enchevêtre pour constituer un tapis de feuilles persistant qui adoucit les contours verticaux des livres entassés.

Chaque jour, l’Ent de ce bois navigue entre les piles, dessine les sentes et les routins : les arbres apprivoisés se laissent doucement déplacer. Ils reprendront leurs droits bien assez tôt.

Émerge encore vaillamment l’écran plat de l’ordinateur, unique vestige civilisé, auprès duquel se réfugient les baffles, tremblantes et apeurées. Il y a longtemps que la tour PC a été engloutie par la végétation...

L’aspirateur s’est résigné à une guerre de position, et campe à l’orée de la pièce, en attendant les grandes manœuvres.

Le botaniste amoureux du passé, pourvu qu’il soit un peu aventureux, saurait reconstituer l’histoire des saisons de l’esprit qui ont animé ces hautes croissances et les brusques bouleversements de strates.

Observons par exemple cet arbre, juste à notre droite, à l’ombre duquel la trousse aime à se reposer.

Ses racines, établies solidement sur le coin du bureau, se constituent du Lexique des règles typographiques de l’Imprimerie nationale. Le hasard ne pouvait pas mieux choisir son fondement.

Quelques demi-feuilles perdues forment l’humus où se nourrit l’inévitable Dictionnaire des mots rares et précieux (comme si le souvenir remontait des racines).

S’élève alors le tronc audacieux, à la continuité inattendue et pourtant fort compréhensible : Deleuze, Arendt, Alain, Ortega, Alain de nouveau et Jankélévitch confirment les préoccupations du moment.

L’élagage des frondaisons est très récent : hier encore Merleau-Ponty, Gracq et Bachelard en étaient les branches maîtresses. Mais deux d’entre eux viennent juste de servir à maintenir ouvertes les pages de leur compagnon :

« Chez Balzac, le bric-à-brac des intérieurs, si excessif, si envahissant qu’il soit par endroits, semble toujours avoir été soumis à une longue et tiède cohabitation casanière qui l’organise et nous le rend plausible : c’est le sentiment puissant de la tanière humaine qui émerge de ce fourre-tout »

Julien Gracq, En lisant, en écrivant
(Paris, Librairie José Corti, 1980, 2004, p. 85)

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17 novembre 2007

La force de Damasio

Cela fait un moment que j’aimerais parler des deux romans d’Alain Damasio, qui m’ont profondément marqué.

Mais à chaque fois que je choisis un angle d’attaque, il n’est pas suffisant pour restituer la force de l’ensemble, et mon désir d’en parler est de nouveau différé.

À partir de là, il n’y a pas quinze mille solutions : soit j’attends encore dans l’espoir d’avoir le temps d’écrire un très long commentaire, soit je prends le tout sans chercher à faire de présentation satisfaisante (mais peut-il y en avoir une, en dehors de la lecture elle-même ?).

Les distinctions viendront plus tard, après les premières salves.

De très nombreux auteurs me plaisent et m’intéressent, mais Alain Damasio est au delà de ça — ou en deçà.

Dire qu’un livre a changé la vie de son lecteur est une formule éculée (d’ailleurs « formule éculée » en est une elle-même ;-)) : disons que ces deux romans m’ont rendu plus vif, à la fois physiquement et intellectuellement.


C’est la lecture de La Horde du Contrevent qui m’a poussé notamment à me mettre à courir : si je m’autorise la vanité de redire que j’ai perdu 17 kg en deux mois, il me faut surtout reconnaître que ma volonté a régulièrement eu besoin d’être portée : c’est ainsi que j’ai cherché à tenir mon rôle de 24ème hordeur, face au vent.

À plusieurs égards, La Horde du Contrevent est une lecture qui se mérite (même si je ne suis pas sûr que ce soit le terme le plus approprié) : mon réveil physique en fut à la fois le prix et la récompense, pour me confronter pleinement à la puissance qui s’en dégage.

La Zone du Dehors (qui est en fait le premier roman d’Alain Damasio) a eu sur moi au moins le même impact que 1984 de George Orwell, dont c’est un prolongement.

Un roman d’anticipation réussi ne décrit pas un monde étranger, dans un avenir lointain : pour bien anticiper, il ne faut quasiment pas le faire. Cerclon, ce régime démocratique qui incite chacun au confort et à la passivité, ce n’est plus une simple menace : on y est déjà (cette présentation donne le ton, ainsi que ce billet).

La Zone du Dehors est un appel qui doit faire sursauter, c’est-à-dire s’élever au-dessus de soi-même, au-dessus de ses habitudes, de sa torpeur. Il faut lutter en permanence contre soi, contre la tendance à admettre la répétition.

Les analyses philosophiques y sont acérées, elles tracent des lignes de force — à la suite de Nietzsche, Foucault et Deleuze qu’Alain Damasio a beaucoup lus. Mais je précise, pour ceux que la philosophie intimiderait au lieu d’attirer ;-), qu’elles font corps avec l’histoire, qu’elles animent les personnages (il ne s’agit pas de longs commentaires abstraits, qui dénatureraient le roman).

Parce que les concepts ne sont pas suffisants pour créer la chair d’un livre, la vie qui surgit de ces deux romans vient du travail impressionnant sur le texte — surtout dans La Horde.

L’inventivité (pourtant originale et variée) dont fait preuve Damasio est presque anecdotique à côté de la recherche sur le style, sur le rythme, ou encore sur le lexique. C’est ce qui fait que le texte a une réelle texture, une consistance, à l’image du vent qui est une énergie, une puissance (et non une image abstraite ou un poids immobile).

Bref, la lecture d’Alain Damasio m’a donné de la force, non pas pour en faire plus, mais pour chercher à faire toujours autrement.

Si vous décidez de découvrir cet auteur, je vous conseille de commencer par La Horde du Contrevent, et d’affronter le tourbillon des premières pages, avec résolution : c’est une entrée brutale, les présentations se font ensuite ;-)

Posté par Dendropogon à 10:24 - Bois vif - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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